Je n’ai absolument rien vu. Qu’une infime parcelle d’art, qu’un minime aperçu de ce qui a été fait, de ce qui peut se faire au cinéma. C’est donc en étant entièrement consciente de mon ignorance, de mes croûtes à manger, des milliers de classiques qu’il me reste à voir et de mon enthousiasme souvent trop débordant que je déclare aujourd’hui mon amour désormais inconditionnel pour Wes Anderson.C’est probablement hormonal ou biologique. Son cinéma répond à tous mes besoins. Insérer un Wes Anderson dans mon lecteur DVD, c’est un peu comme, à la fois forcer ma mère à me bercer en me nourrissant de pâté au poulet, me faire violence en regardant les photos d’un être cher mort et m’appliquer un masque hydratant pour le visage. Et il sent vraiment bon. Se taper la filmographie d’Anderson, c’est en fait accepter d’être bousculée par l’efficacité de ses images et la douleur de ses personnages, tout en se laissant aspirer par leur quête, leur folie et leur discours, souvent si tendre.
Ayant comme thème de prédilection la famille, Anderson ne peut manquer sa cible. Explorant les maux multiples de l’enfance et des liens filiaux, il joue avec cet aspect de notre vie qui nous a tous déjà blessés. Personne ne sort intact de son enfance, ou de sa famille. Nos bobos, Anderson les gratte tous. La peur de la paternité, l’absence parentale, la dispersion et l’isolement des membres d’une famille, l’amour (le vrai, l’adulte) qui pourrait unir un frère et une sœur (demie), les liens de confiance rompus, le besoin de reconnaissance paternelle, tout est illustré à travers Rushmore, Bottle Rocket, The Life Aquatic with Steve Zissou, The Royal Tenenbaums, The Darjeeling Limited et Fantastic Mr. Fox, et ce, avec humour, fragilité et honnêteté.
Certes, le drame n’est pas absent de l’œuvre d’Anderson. Au contraire, les allusions au suicide se font graduellement insistantes dans The Life Aquatic with Steve Zissou, The Darjeeling Limited et The Royal Tennenbaums, film dans lequel ce thème atteint son apogée dans l’une des scènes les plus blessantes et envoutantes qu’il me fut donné de voir. Car tout peut blesser dans l’œuvre de ce maitre, heurter par tristesse et plus souvent encore par beauté. Ses décors, personnages mêmes, sont élaborés avec un souci du détail et de l’image apparent, nous offrant des tableaux colorés, dynamiques et singuliers. Il en va de même pour les costumes des protagonistes, tout droit sortis d’un conte pour enfants. L’enfance, on y revient même dans la forme.
Les films d’Anderson ont une âme. Ses personnages, élaborés avec son comparse Owen Wilson, sont d’une véracité époustouflante, et ce, malgré la poésie de leurs dialogues. Concis, un peu étranges, souvent existentiels, les discours prononcés s’inscrivent dans l’engrenage de beauté initié par la mise en scène. Une mise en scène qui est par ailleurs supportée par des procédés cinématographiques maîtrisés et judicieusement utilisés par Anderson, dont les toujours très attendus (de ma part) ralentis et les plans-séquences qui éventrent généralement une bâtisse pour nous démontrer la chasse et l’isolement des membres de ces familles à la dérive.
Ce qu’il y a de bien avec Wes Anderson, c’est que c’est de mieux en mieux. Sans jamais se perdre, il innove, il me surprend, il me charme.
Tomber amoureuse, c’est toujours agréable. Le crier sur tous les toits, ça décuple la joie.



